L’Âne et le Philosophe
Poème de Philippe‑Alexis DEJEAN

La connaissez-vous cette histoire
Qui me revient à la mémoire
Du philosophe très âgé
Qui gémissait, découragé :
« J’ai réfléchi toute ma vie,
Sondant mes tourments, mes envies,
Mes illusions et mes regrets,
Mais n’ai percé aucun secret.
Que dire du destin de l’homme ?
Est-il une bête de somme,
Un réprouvé, un miséreux
Qui ne sait qu’être malheureux ?
Est-il voué à la souffrance,
À la tristesse et aux errances ?
Pourquoi toujours autant d’efforts
Pour, à la fin, trouver la mort ?
Je suis anxieux, j’ai mal au ventre
En songeant que je suis au centre
D’un gigantesque cercle noir
Qui me condamne au désespoir. »
Un âne vint et lui dit : « Maître,
À quoi cela sert de connaître
Le pourquoi, le quand, le comment
De chaque obscur évènement ?
Moi je remercie la nature
De chaque exquise nourriture
Qu’elle nous offre en abandon :
La folle avoine et le chardon.
Moi je demande peu de choses :
Dans ma prairie, des fleurs écloses,
Des chants d’oiseaux au fond des bois
Et d’autres ânes près de moi.
Merci la nuit pour les étoiles,
Merci l’aube qui me dévoile
Une rosée à chaque éveil ;
Merci la pluie et le soleil.
À chaque phrase affectueuse,
Chaque câlin de ma soigneuse,
Il me vient un nouveau bonheur,
Comme une explosion dans mon cœur.
Printemps, été, hiver, automne,
Profitons de ce qu’on nous donne,
Et ce sera, je vous le dis,
Plus beau encore au Paradis. »
Ayant entendu ces paroles,
Le philosophe se console
En constatant, preuve à l’appui
Que l’âne est plus sage que lui.
L’âne enseigne en silence ce que le philosophe cherche en mots.
— Marinette


